lundi 9 août 2010

Julien Oussou, Coordonnateur National de Wanep-Bénin: « La paix est de plus en plus menacée au Bénin»

Comment se porte votre organisation ?
Julien Oussou : West Africa Network for Peacebuilding (WANEP), comme vous le savez, c’est le Réseau ouest africain pour l’édification de la paix qui existe depuis 2003 au Bénin. Le réseau se porte bien et travaille pour l’édification de la paix à travers la mobilisation de ses membres et aussi son activisme au sein de coalitions plus grandes telles que FORS-LEPI, FORS-ELECTIONS.


En tant qu’acteur de la Société civile, pensez-vous aujourd’hui que la paix est menacée au Bénin ?
La paix, dans n’importe quel pays, reste toujours sous menace permanente et dans le cas du Bénin, nous avons toujours parlé de paix relative. Notre situation de paix est relative parce qu’il y a beaucoup de conditions conflictuelles que nous avons du mal à transformer et qui persistent menaçant la stabilité que nous observons. Cette paix relative dont nous parlons n’est que la résultante d’un jeu de facteurs de paix telles que nos croyances, le poids de nos liens de sang, notre pur plus ou moins du sang, notre tendance à l’espoir même dans des situations difficiles, l’effectivité des institutions démocratiques… Donc, c’est une confrontation de ces facteurs avec des facteurs conflictuels qui sont, disons le, nés des disparités, des frustrations, de la corruption, de l’impunité, de l’absence de l’esprit de nation unique et indivisible, et de beaucoup d’autres facteurs. Aujourd’hui, ce qui est inquiétant et qu’il convient de remarquer, c’est que depuis un moment, des embryons d’éléments déclencheurs s’infiltrent entre ces deux facteurs. Et si l’on va les citer, ils sont un certain nombre. C’est par exemple les élections d’enjeu notamment les présidentielles et les législatives vers lesquelles nous allons à grand pas. A côté, il faut tenir compte du contexte politique que nous traversons et qui nous conduit vers ces élections. Un contexte où trois (03) grands blocs se disputent l’espace politique et mènent la lutte autour du fauteuil présidentiel. Et ça, c’est vraiment nouveau pour les élections que nous allons avoir. Il faut aussi dire que parmi ces embryons d’éléments déclencheurs, nous avons toute cette tension autour de la Liste Electorale Permanente Informatisée (LEPI). Qu’on le veuille ou non, même si on ne peut pas prédire l’avenir réservé à la LEPI, on est sûr que sa mise en œuvre est source de beaucoup de tensions au plan national. Les dénonciations et contre-dénonciations pour mauvaise gouvernance dans les dossiers comme Cen-Sad, Icc-services et leurs flots de frustrations constituent aussi des embryons d’éléments déclencheurs. Par ailleurs, la prise de position politique publique de certains de nos têtes couronnées et chefs traditionnels est une situation qui est en train de réduire considérablement la masse critique de médiateurs pouvant intervenir de façon neutre et en un temps record au niveau local pour nous aider à contenir les tensions et les frustrations. La liste est logue mais le contexte est tout aussi inquiétant car les acteurs perdent de plus en plus confiance en certaines institutions chargées de régulation telles que la Cour constitutionnelle, la Haute autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (Haac)…surtout que la cristallisation des positions politiques est visible de jour en jour. En somme, nous avons une stabilité et une paix relative mais il y a des gâchettes qui peuvent, si on leur laisse le temps, nous causer des ennuis. C’est très facile de quitter une situation de paix pour aller dans une situation de conflit. Et aujourd’hui, très peu de béninois oseront soutenir que notre situation de paix relative est au beau fixe. Tout ceci pour dire que même si on ne s’accorde pas sur le fait que la situation de paix est menacée, surtout qu’elle l’est, on s’accorde en majorité sur le constat qu’elle se détériore par rapport à un passé récent. Nous allons, avec suffisamment d’incertitudes vers les échéances qui se profilent à l’horizon et tous ces éléments inquiètent et méritent beaucoup plus d’attention.


Comment analyser vous l’implication de certains religieux dans le scandale Icc-services ?
Il faut tout au moins accorder la bonne foi à chacun pour dire que tout le monde peut tomber dans une arnaque, si l’affaire Icc-services en est une, pour dire que les religieux peuvent aussi être victimes d’arnaque. Et s’ils avaient été victimes de cette arnaque, ce qui aurait été dommage et vraiment condamnable, c’est qu’ils reviennent aujourd’hui, par exemple, pour ne pas reconnaître leur tort. Mais, à ma connaissance, l’un des leurs en l’occurrence le Pasteur Michel ALOKPO est monté au créneau pour présenter des excuses au nom de l’église aux citoyens. Donc, sur ce plan, il est important de reconnaître ses torts parce que, qu’on le veuille ou non, ce scandale éclabousse le pouvoir public mais éclabousse aussi bon nombre de religieux et d’hommes politiques de plusieurs bords. C’est vrai que c’est grave comme situation mais on ne note pas encore vraiment comme une volonté délibérée de ces religieux de ne pas reconnaître leur implication. Donc, nous estimons que c’est important de situer les responsabilités afin que chacun en tire leçons pour l’avenir.




Pensez-vous que l’implication des têtes couronnées dans la politique contribue un levain aux tensions politiques et sociales ?
Comme le professeur Djogbénou aime souvent le dire, « nous n’avons pas encore fini de faire le deuil des personnalités religieuses comme Mgr De-SOUZA, Cardinal GANTIN… qui ont aidé ce pays à traverser certaines situations délicates ». Et au-delà de l’affaire Icc-services, c’est sur la vie politique, sociale et économique que cela est remarqué. On a besoin, à un moment donné, d’avoir ce recours ultime à de personnalités religieuses vraiment neutres, capables d’appeler les uns et les autres au calme pour des concessions vers l’essentiel au nom de l’intérêt supérieur de la Nation. Cela nous manque cruellement et pire, il est désolant de constater la voie qu’empruntent des têtes couronnées qui pouvaient jouer ce rôle tout au moins au niveau local. On serait alors entrain d’espérer qu’au niveau national, on dispose de personnalités du genre. Malheureusement, au niveau local, des têtes couronnées désertent le terrain parce qu’affichant publiquement leurs positions pour tel ou tel autre candidat potentiel. On ne peut plus espérer que des individus soutenant un candidat adverse viennent solliciter leur médiation pour des frustrations qu’ils ont par rapport à des militants qui, je suppose, sont du même bord politique que le chef traditionnel. Cette situation pose un problème de personne ressource pouvant jouer à la médiation pour calmer les tensions au niveau local. Ainsi, non seulement, nous n’avons pas fini de faire le deuil de nos défuntes personnalités parce que nous continuons d’en rechercher, mais constatons aussi que ceux qui pouvaient travailler au niveau local pour tout au moins contenir les tensions ou transformer ces dernières, sont en train de prendre publiquement position en faveur des hommes ou des courants politiques. C’est dommage pour la stabilité du pays.



Quelles sont les actions que mènent la société civile béninoise et particulièrement Wanep-Bénin pour contribuer à rapprocher les positions qui se figent aussi bien au niveau politique que social ?
Comme je le disais, c’est un contexte assez critique et tout le monde perçoit clairement qu’il y a assez d’incertitudes dans la marche que nous avons entamée vers les élections de 2011. Et c’est en cela que je suis parfaitement d’avis qu’il urge de redoubler d’ardeurs, de faire plus qu’on en faisait pour apporter le soutien qu’il faut pour la sauvegarde de cette paix relative chèrement acquise. Par exemple, dans une région du Laos en Asie, les populations pensent que pour ne pas tomber malade, il faut confectionner dès l’enfance son cercueil pour le garder sur soi durant toute sa vie. C’est dire que, par souci de ne pas laisser notre pays sombrer sur des voies regrettables, il urge de faire plus d’efforts dans tous les camps. Et principalement, que les institutions chargées de jouer le rôle de régulation essaient de tirer leçons de tout ce qui est dit contre elles afin de travailler à restaurer leur crédibilité et surtout la confiance qu’on leur accordait. Parce que c’est primordial pour gérer les périodes allant jusqu’aux élections de 2011. Il est aussi important que chaque béninois prenne conscience du poids conflictuel de toutes ces incertitudes pour s’engager à donner de son temps, de son énergie et de son intelligence pour aider à éveiller, conscientiser et amener les uns et les autres à faire des concessions surtout dans l’intérêt supérieur de la Nation. En somme, il faudrait que chaque citoyen s’engage vraiment à œuvrer pour qu’il y ait plus de sensibilisations à la non-violence, à la culture de la paix, qu’il y ait moins de tiraillements politiciens et surtout pour faire comprendre que, malgré nos divergences de vues, seul le dialogue permettra de trouver le juste milieu et aidera à passer ce cap fait d’incertitudes que nous craignons tous.


Quelles seront sur le terrain vos actions?
A notre niveau, Wanep-Bénin est dans la dynamique de toutes les initiatives de plaidoyers, de pressions, de mobilisation à la base…pour faire en sorte que les élections se tiennent à bonne date afin d’éviter que nous entrions dans un vide constitutionnel. De même, Wanep-Bénin œuvre à travers les renforcements de capacité, le partage d’informations, la sensibilisation des populations sur les lois électorales, la procédure de vote, la gestion des contentieux…Il s’agira surtout de mutualiser les forces pour couvrir au même moment et en temps record tout le territoire pour que les messages puissent passer dans la majorité des langues et toucher le plus grand nombre de personnes.

Quelle est votre conclusion à cet entretien ?
Je voudrais dire qu’au delà de tout, loin de nous l’intention d’être alarmistes ou pessimistes. Après tout, notre démocratie dont nous venons de célébrer les vingt (20) ans suit son cours. Et nous sommes sûrs que, si nous arrivons à passer le cap des échéances de 2011, notre démocratie en sortira grandi tout au moins au plan électoral même s’il faudra maintenir la veille et l’engagement pour qu’au plan politique, économique et social, elle soit consolidée pour le bonheur du peuple béninois tout entier. Je vous remercie.





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